Un peu d’histoire !

extrait de Traditions orales et archives au Gabon d’Hubert DESCHAMPS, 1er trimestre 1962

Les « Galois » des explorateurs habitent les rives du Moyen-Ogoué et des lacs voisins en aval de Lambaréné. Dans l’agglomération même de Lambaréné, ils constituent la population la plus ancienne.


1 A LAMBARÉNÉ


Informateurs

Alléla Maurice, 85 ans, notable, village Dakar. M. AIléla est un grand vieillard solide, d’une mémoire infatigable, parlant bien le français.

Origines et histoire

Les Galoa sont venus du sud, vers le Fernan Vaz. Leur mère, Moumbè, était aussi celle des Oroungou. Leur nom était alors EIoungou Moumbè, et celui des Oroungou : Ombèkè Moumbè. Ils se sont séparés à Achouka (dernier village Galoa en aval). Les Eloungou disaient: « Myé Galao » (je vais là-bas) et les Ombèkè ne répondaient pas (0 roungou) d’où leurs noms acluels. C’était l’époque où les Portugais et les Hollandais fréquentaient la côte.

Les Galoa rencontrèrent des Eshira et cohabitèrent avec eux quelque temps. Puis ils se rendirent sur le lac Onangué et s’y fixèrent pour pêcher à la torche et à la sagaie. Ils avaient des radeaux pour aller dans les îles et se meUre à l’abri des Akélé. Ceux-ci, très nomades, hantaient toute la région et faisaient des razzias. Puis il y eut des mariages mixtes, amenant une paix plus ou moins précaire.

Alors des Galoa quittèrent les lacs, remontèrent l’Ogoué et se fixèrent à la pointe de la grande île en disant « lambaréné! ) (essayons 1). Ceci se passait trois générations avant l’informateur (64). Un autre village s’établit sur la rive nord (où est maintenant l’hôpital Schweitzer) et un troisième, Adolinanongo, un peu en avant, sur une pointe dominant le fleuve (à l’est de l’habitation actuelle du Dr Schweitzer).

Adolinanongo était le village du « Roi-Soleil », Nkombé (65). Auparavant chaque clan était indépendant. Nkombé s’est imposé par son intelligence; on avait recours à lui pour régler les palabres; il passait partout en pirogue, proposait des lois et les faisait approuver par tous: au lieu de la compensation traditionnelle, il introduisit la loi du talion; qui tuait par l’épée périssait par l’épée, qui tuait par le bâton était ballu à mort; la femme qui quillait son mari pouvait être tuée. Nkombé lui-même était méchant; il tua sa femme.

La réduction en esclavage était aussi pratiquée. Mais surtout les Galoa achetaient des esclaves aux Akélé qui les achetaient eux-mêmes aux Eshira, Bapounou, Mitshogo, Massangou. Certains se sauvaient et fondaient des villages dans la forêt; il y avait des mariages avec des Galoa. Si une fille esclave avait un enfant, il devenait galoa. Mais la plupart des esclaves étaient transportés sur le bas du fleuve et vendus aux Oroungou. Les Galoa remontaient ensuite avec des marchandises qu’ils revendaient aux Akélé et aux Okandé, contre de nouveaux esclaves.

Dans mon enfance arrivèrent les premiers commerçants européens : Walker, représentait Hallon et Cookson, et Schieff représentant Woermann. Puis vinrent John Holt et la SHO. Ils échangèrent des marchandises contre l’ébène, Je caoutchouc, l’ivoire, l’huile et les palmistes; il n’y avait pas encore de monnaie.

Les Fang sont arrivés depuis 73 ans «< au temps des pasteurs américains »). Ils étaient anthropophages et se sont installés sans guerres.

Société

Autrefois patrilinéaire et patrilocale. l »1ais, quand ils étaient au lac, un enfant, chassé par son père, se réfugia chez son oncle maternel. La coutume est alors devenue matrilinéaire (66). Actuellement il v a un certain retour au système patrilinéaire. L’héritage· est partagé entre les enfants du mort et sa famille maternelle.

Clans : Awandji, Adyavi, Akaza, Adyèna, Ayanguè, Avondro, Amoumba, Adonga, Aourou, Aromba, Avemba, Ambini, Asala, Asavia, Ahombé. Certains clans descendent d’une même mère, Adyèna et Ahombé, Ambini et Aourou, Adyavi et Asah, Il y a exogamie non seulement avec son clan, mais avec le clan parent.

La dot consistait autrefois en marchandises: 6 pièces de tissus de 20 yards, un fusil à pierre, un grand neptune, 5 paquets de sel, un miroir, un bonnet rouge, une barre de fer, un collier de traite, une tige de cuivre, 500 g de poudre. Depuis 1883 on paya l’impôt et l’argent fut introduit. Le dot valait jusqu’à 700 francs en écus de 5 francs. Aujourd’hui ce n’est guère que 10000 francs papier.

Techniques

Bananes, manioc, ignames, maïs, patates, taro… On défrichait à la hache et on planwit à la matchette. Le palmier à huile élait spontané : quand il n ‘yen avait pas, on en plantait (ce fut le cas aux lacs). L’alcool (alougou) était tiré du vin de palme, des bananes rouges, du miel, de la canne à sucre.

Pas d’élevage, sauf de rares cabris, moutons el poulets; trop de vols et de carnassiers.

Par contre beaucoup de pêche en saison sèche (paniers, nasses, lignes). Le poisson sec est vendu aux forestiers.

Chasse : éléphants (il y en avait beaucoup), hippopotames, antilopes, lamantins, sangliers, singes, rats, serpents. Selon les clans, il est interdit de manger du gorille, du chimpanzé, de la panthère, du python. La mère du clan Ahourou avait enfanté une panthère (I3ouanga); quand un Ahourou rencontre une panthère, il lui dit: « je suis le fils de I30uanga » et elle l’épargne.

Il y avait beaucoup de moustiques sur les lacs; on mangeait très tôt et, la nuit, on brûlait des nids de fourmis noires ou des brisures de noix de palme pour les écarter.

On fabriquait autrefois des marmites en terre, des cruches. Le métier de forgeron était libre; il n’yen a plus aujourd’hui; il travaillait le minerai trouvé en terre.

Les vêlements étaient en écorce de bois mpondé ; on prenait la fibre en dessous de la première écorce; on la battait avec des morceaux de bois, on la lavait, on la séchait au soleil. On obtenait ainsi des bandes d’un mètre de large qu’on portait en pagne avec une ceinture. C’était déjà fini quand j’étais jeune.

La maison était en paille et bambou, comme aujourd’hui. Les femmes tissaient des nattes et les teignaient au bois rouge ou à l’ébène. On en faisait commerce.


Religion et magie

On invoquait Anyambyé, le Dieu créateur, et les ancêtres, dans les cas de maladies, de famine, de manque de gibier. Le chef de clan officiait vers;) heures du matin ou oheures du soir, le front enduit de blanc; il jetait de l’eau saupoudrée de poudre rouge et blanche vers l’est, vers l’ouest et vers les plantations.

Les chasseurs, avant de partir, se livraient à un rite individuel comportant des bains (de l’homme et des armes), et des incisions sur la main où l’on versait certaines poudres; les rites duraient cinq jours pendant lesquels on ne devait frapper personne.

Le départ pour la guerre donnait lieu à des cérémonies qui se déroulaient dans un campement de brousse. Certaines écorces et des pousses de bananiers étaient placées dans une marmite pleine d’eau. A un certain moment l’eau se mettait à Il bouillir sans feu» et à tourner dans la marmite en donnant de l’écume. Chacun des guerriers prenait une noix de palme et la plaçait sur l’écume; si la noix plongeait, l’homme mourrait à la guerre; on ne gardait que ceux dont les noix surnageaient.

Pour une petite guerre, douze hommes suffisaient. Une fois, pour une expédition contre un village Fang qui avait tué un Galoa sans motif, on en mit 24. Une marmite miraculeuse sortit de terre. Les Galoa tuèrent 4 Fang et rapportèrent leurs têtes. Le village Fang s’en alla. Ceci se passait au moment où le capitaine de la Bastie fonda Lambaréné.

Il y avait des sorciers qui dansaient la nuit; mais c’était surtout chez les Nkomi. Les devins-guérisseurs lisaient l’avenir dans le miroir, et, auparavant, dans une marmite noircie contenant de l’eau. Les Baloumbou avaient enseigné aux Nkomi les poisons et ceux-ci ont pénétré chez les Galoa avec qui les Nkomi se mariaient.


Autres informateurs

1 Dawson Georges (nom galoa : Magisé), 58 ans, village Dakar, ancien commis SHO, descendant du roi Nkombé.

Nkombé était né à Zilé, chez les Enenga ; son père était Enenga, sa mère Galoa. Chassé par son père, il s’établit à Adolinanongo (Il où on regarde d’en haut »). Il montait à Njolé chercher des esclaves. Il avait 120 femmes et des centaines d’esclaves. Il est mort en 1872. Les Pahouins sont arrivés vers 1860. Les Portugais étaient venus les premiers; ils plantèrent des palmiers, des manguiers. Les Galoa sont arrivés depuis deux siècles, venant du lac Onangué.

Magisé, neveu maternel et successeur de Nkombé, fut déporté à Dakar et, à son retour, donna le nom de Dakar à ce village-ci.

Nkombé a fait la guerre aux Akélé qui allaient chercher des esclaves sur la Ngounié. Il gardait les esclaves l( sérieux» pour ses plantations et vendait les autres. La reine Evindo, qui a cédé Lambaréné aux Français,

était chef des Ayangué; elle seule pouvait disposer de la terre; Nkombé n’avait de pouvoir que pour la guerre et le conseil.

2° Marc, né en 1881, premier Galoa baplisé, village Dakar.

Les Galoa ont quitté Adolinanongo à l’arrivée des Pahouins, qui étaient anthropophages et pillards. J’ai connu les guerres avec les Pahouins dans ma petite enfance; l’administrateur de la Bastie y a mis fin. Le système patrilinéaire originel a été changé pour un système matrilinéaire; on en revient maintenant au premier.

Le cas de la reine Evindo est exceptionnel chez les Galoa, mais on le trouve chez les Akélé. Il n’y avait pas de chefs suprêmes; Nkombé a voulu l’être; on lui a dit Il essaye! » ; après lui, ç’a été fini.

Les Enenga sont d’origine Okandé. Leur roi Rénoké était le père de Nkombé.


2 SUR LE LAC ONANGUÉ, VILLAGE NOMBEDOUMA


Informateur :

Mpira Jean-Marie, exploitant forestier, 39 ans, qui déclare avoir reçu la tradition de Mbezo, vieillard très âgé, venu de Tomba et mort en 1923. Interrogé en présence d’Ogondava Antoine, 80 ans (67).


Les Galoa

Les ancêtres sont venus de Tangagniké où ils étaient attaqués par des hommes-chevaux (simpondo). Il y a des chansons à ce sujet (68). Odi était le nom du chef. Le premier village après la fuite s’appelait Inkombogombo s’Odi (les parasoliers d’Odi). Ils préparèrent le mbonda, la marmite qui bout sans feu et dégage un brouillard artificiel. Ainsi ils échappèrent à leurs poursuivants. Ensuite ils arrivèrent à Igawagè (Iga ; la forêt). Ils y trouvèrent la famine et mangèrent des plantes sauvages. Pourtant ils emportaient avec eux le manioc (oyogo), la banane et le taro. Ils marchaient cinq jours et le sixième ils se reposaient.

Ils arrivèrent à Okondja et combattirent les Ambamba. Les Akandé et les Adyoumba se séparèrent d’eux. A Mbendo les Nkomi partirent à leur tour. Les ancêtres passèrent à Mbagué, puis à Tomba. Non loin de là était le village de Boulè, occupé par les Eshira. Le chef Onangué, à Tomba, commandait à la fois les Edongo et les Ombéké, issus d’une même mère, Moumbé (69).

Les hommes d’Onangué demandèrent le passage aux Eshira. Ceux-ci exigèrent le sacrifice de 30 femmes enceintes par jour. Les Edongo les donnèrent deux jours. Les Ombéké se concertèrent (Oroungou), puis se sauvèrent. Les Edongo forcèrent alors le passage à la faveur du brouillard artificiel, en enlevant 5000 femmes Eshira (70). Devenus Galoa, ils arrivèrent à Tchonga-Mpolo (la grande échancrure) sur le lac qu’ils appelèrent Onangué. Leurs villages ensuite furent Mboga, puis Tomba, deuxième du nom (71). (( Tous les Galoa en sont venus. »

Il n’y avait personne sur le lac. Les Akélé étaient dans la forêt. Il fallut lutter avec eux. Les Galoa, au début, n’avaient que des radeaux, puis apprirent à faire des pirogues. Ils progressèrent vers le nord, le long des rives du lac, puis, par ses affluents, gagnèrent l’Ogoué. Au milieu du lac est l’île Fétiche, Rogoula; si on y va, on ne peut plus retourner; parfois un bateau à deux cheminées sort de l’eau; ce sont les esprits qui se promènent.

Autres peuples

Les Enenga descendent d’une fille galoa qui a épousé un Okandé. Le nom général des Myéné est Akandé. Les Mpongouè ne sont pas un peuple original, mais une branche détachée des Adyoumba. Les Nkomi descendent d’une femme Oroungou qui avait été séduite par un Tshogo. Les enfants parlaient myéné; les garçons étaient initiés au Bouiti tshogo. Les Nkomi s’appelaient d’abord Etimboué. Ils ont fait route avec les Ngové jusqu’au lac Eliwé Ngové (lagune d’Iguéla) (72).

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